Cannabis et troubles cognitifs

On sait de façon sûre que le cannabis altère les fonctions intellectuelles au moment de la consommation et à court terme mais il semble aussi que la consommation chronique de cannabis ait des effets cognitifs à long terme, en particulier lorsque les premières prises ont débuté à l'adolescence.

Consommation de cannabis : altération des fonctions cognitives dans l'immédiat et  à court terme

La consommation ponctuelle ou chronique de cannabis entraîne des troubles de l'attention, de la mémoire immédiate, ainsi que des troubles sensoriels (ouïe, vision), cela 15 mn après la consommation. Les études suggèrent ainsi que sur une tâche qui demande une attention soutenue, la performance est altérée de façon significative après une forte dose de THC (1)  tout comme sont altérées l'attention et la concentration 30 mn après la prise d'un joint (2).  La consommation aiguë de cannabis entraîne également des difficultés de planification et de prise de décision. (3) D'autres travaux ont montré que cette consommation altérait également la mémoire au travail. (4) Ces effets peuvent durer plusieurs heures, et même plusieurs jours. Des enquêtes ont ainsi montré que les abstinents récents (7h à 20 jours) peuvent éprouver des troubles dans certains aspects du fonctionnement exécutif : les troubles de l’attention, de la concentration, de l'inhibition et de l'impulsivité peuvent continuer pendant toute la durée d’élimination du THC et de ses métabolites par le cerveau. (5) (6) Ces troubles sont dus au principal cannabinoïde du cannabis, le delta-9 tétrahydrocannabinol. Il existe une relation dose-effets des troubles cognitifs liés à la consommation de cannabis: une étude datant de 1992 a ainsi permis de voir qu'une quantité de cannabis correspondant à 25 bouffées altérait plus les performances cognitives qu'une quantité correspondant à 4 ou 10 bouffées de cannabis. (7)

Consommation chronique de cannabis: des effets sur les fonctions cognitives à long terme

Il semble que la consommation de cannabis altère diverses fonctions cognitives à long terme, c'est-à-dire au-delà de 3 semaines après la consommation. Précisons cependant qu'il est difficile de rechercher les effets cognitifs à long terme chez les fumeurs de cannabis. Les études s'effectuent grâce à des tests en laboratoire menés sur des consommateurs après une période d'abstinence de 24h. Alors que les capacités de base d’attention et de mémoire au travail sont largement restaurées (8) (9), les déficits les plus durables et les plus remarquables se font sentir dans la prise de décision, la capacité à créer des concepts et à planifier. (10)

Plusieurs études ont permis de montrer qu'une longue consommation de cannabis chez des individus normaux sans troubles psychotiques était associée à des troubles cognitifs: atteinte de la mémoire résiduelle et baisse de l’attention après abstinence. (11) (12) Deux études de suivi au Costa-Rica ont permis de voir que les usagers chroniques de cannabis avaient des fonctions cognitives détériorées par rapport aux non-consommateurs. Par exemple, ils se rappelaient de moins de mots d'une liste qui leur avait été présentée auparavant et leur temps de réponse était plus long. (13) (14) Une autre étude menée en Inde a montré des différences de scores entre les évaluations cognitives de consommateurs de cannabis et de non-consommateurs. (15) Une étude datant de 2001 a elle pu prouver que les fumeurs chroniques de cannabis avaient besoin de plus de temps pour accomplir une tâche au travail que les non-consommateurs. (16)

La sévérité de ces effets diffère selon la quantité, la fréquence, l'âge de la première prise et la durée de consommation. Les études montrent ainsi que les déficits les plus durables concernent les gros consommateurs et que ceux qui ont commencé à fumer tôt du cannabis sont ceux qui semblent avoir le plus d'effets à long terme sur leurs performances cognitives. Ainsi, les adolescents qui commencent entre 14 et 22 ans et arrêtent vers 22ans ont significativement plus de problèmes cognitifs à 27ans que les non-fumeurs. (17) Par ailleurs, les adultes fumeurs qui ont commencé avant 17 ans, mais pas ceux qui ont commencé après 17ans, ont des difficultés significatives avec les fonctions exécutrices comme le raisonnement, la fluidité verbale, la mémoire. (18) On peut penser que, comme le développement du cerveau continue jusqu’aux premières années de l’âge adulte, l’adolescence serait une période critique à l’exposition du cannabis qui pourrait avoir des conséquences plus importantes sur les performances intellectuelles. C’est ce  que nous permet de penser l’imagerie cérébrale.

Répercussions de la consommation de cannabis sur les fonctions cognitives: ce que montre l'imagerie

L'imagerie cérébrale a permis de mettre en évidence des altérations morphologiques cérébrales chez des consommateurs chroniques de cannabis, adultes et adolescents.

En termes de données structurelles, il apparaît que des régions spécifiques du cerveau présentaient des anormalités chez l’adulte fumeur chronique par rapport à des sujets sains. L’altération la plus important du cerveau correspond à une réduction du volume de l’hippocampe (19) qui semble persister même après plusieurs mois d’abstinence dans une étude (20) et semble aussi être liée à la dose de cannabis consommée. (21) Les autres altérations morphologiques cérébrales fréquemment rapportées liés à l'usage chronique de cannabis ont été signalés dans l'amygdale (22), le cervelet (23), et le cortex frontal (24). Deux études ont trouvé des différences dans la capacité de diffusion dans le corps calleux et la matière blanche de fibres frontales (25) (26) ce qui suggère que l'exposition chronique au cannabis pourrait également altérer l’intégrité de la substance blanche structurelle. Les résultats structurels chez l’adolescent suggèrent que les effets de la consommation chronique de cannabis peuvent apparaître très rapidement après le début de la conso, persister pendant des mois après l’abstinence ou même être modéré par le sexe (27). Il semble que les adolescentes soient plus exposés à un risque accru d’effets morphologiques. (28)

On sait donc que la consommation chronique de cannabis altère les fonctions cognitives, mais la question reste posée en ce qui concerne les séquelles chez les ex-consommateurs. Des études ont montré que les effets sur les performances intellectuelles s’améliorent après l’arrêt du cannabis (29) mais des preuves de plus en plus consistantes suggèrent que les déficits persisteraient même après le sevrage. (30) en particulier chez les gros consommateurs de cannabis ayant commencé tôt à fumer. Plusieurs études montrent que les ex-consommateurs récupèrent globalement des fonctions cognitives normales, mais que selon la durée d’usage des perturbations subtiles sur la capacité́ à traiter les informations complexes pourraient persister. (31)


 

Références

(1) Haney M, Ward AS, Comer SD, Foltin RW, Fischman MW. Abstinence symptoms following smoked marijuana in humans. Psychopharmacology (Berl) 1999;141(4):395–404

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(3) Rebecca D. Crean, Ph.D.,1 Natania A. Crane, B.A.,1 and Barbara J. Mason, Ph.D.An Evidence Based Review of Acute and Long-Term Effects of Cannabis Use on Executive Cognitive Functions, J Addict Med. 2011 March 1; 5(1): 1–8.

(4) Heishman SJ, Arasteh K, Stitzer ML. Comparative effects of alcohol and marijuana on mood, memory, and performance. Pharmacol Biochem Behav. 1997;58(1):93–101

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(7) Azorlosa JL, Heishman SJ, Stitzer ML, Mahaffey JM Marijuana smoking : effect of varying delta 9-tetrahydrocannabinol content and number of puffs. J Pharmacol ExpTher1992,261: 114-122

(8) Lyons MJ, Bar JL, Panizzon MS, et al. Neuropsychological consequences of regular marijuana use: a twin study. Psychol Med. 2004;34(7):1239–50

(9) Verdejo-Garcia AJ, Lopez-Torrecillas F, Aguilar de Arcos F, Perez-Garcia M. Differential effects of MDMA, cocaine, and cannabis use severity on distinctive components of the executive functions in polysubstance users: a multiple regression analysis. Addict Behav. 2005;30(1):89–101.

(10) Verdejo-Garcia A, Rivas-Perez C, Lopez-Torrecillas F, Perez-Garcia M. Differential impact of severity of drug use on frontal behavioral symptoms. Addict Behav. 2006;31(8):1373–82.

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(23) Cousijn J, Wiers RW, Ridderinkhof KR, van den Brink W, Veltman DJ, et al. (2012) Grey matter alterations associated with cannabis use: Results of a VBM study in heavy cannabis users and healthy controls. Neuroimage 59: 3845–3851

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(30) Bolla KI, Eldreth DA, Matochik JA, Cadet JL. Neural substrates of faulty decision-making in abstinent marijuana users. Neuroimage. 2005;26(2):480–92.

(31) Solowij N. Do cognitive impairments recover following cessation of cannabis use? Life Sci. 1995;56(23–24):2119–26

Autres sources :

  • Ameri A, The effects of cannabinoids on the brain. Prog Neurobiol, 1999,58: 315-348Block RI, Ghoneim MM. Effects of chronic marijuana use on human cognition. Psychopharmacology 1993,110: 219-228
  • Effets de la consommation de cannabis sur les fonctions cognitives et psychomotrices, Institut national de la santé et de la recherche médicale in Cannabis. Quels effets sur le comportement et la santé ? Paris : Les Éditions Inserm, 2001
  • Jonathan K. Burns, Pathways from Cannabis to Psychosis: A Review of the Evidence, Front Psychiatry. 2013; 4: 128..
  • Albert Batalla, Sagnik Bhattacharyya, Murat Yücel, Paolo Fusar-Poli, Jose Alexandre Crippa, Santiago Nogué, Marta Torrens, Jesús Pujol, Magí Farré, and Rocio Martin-Santos, Structural and Functional Imaging Studies in Chronic Cannabis Users: A Systematic Review of Adolescent and Adult Findings, PLoS One. 2013; 8(2): e55821

 

Auteur : Anne-Sophie Glover-Bondeau / décembre 2013

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